[Le texte qui suit est formé d'extraits de deux longs articles parus dans le Collectionneur de bandes dessinées n° 78 et 80, en 1995 et 1996.]

L'HISTOIRE D'ELVIFRANCE

par Bernard Joubert

Pendant vingt-deux années, de 1970 à 1992, sous la férule de Georges Bielec, aujourd'hui décédé, la société Elvifrance édita une quantité phénoménale de pockets de bandes dessinées érotiques d'origine italienne. Bernard Joubert nous dresse l'historique de cette maison d'édition atypique.

Georges Bielec est né le 21 octobre 1936 à Mondeville, dans le Calvados. Après ses études secondaires, il devient acteur, suit les cours d'art dramatique René Simon et, jusqu'à l'âge de 25 ans, joue au théâtre et au cinéma. Le succès ne venant pas, il décide d'abandonner le métier de comédien et, en octobre 1961, entre au service des ventes de l'Express. C'est là qu'il fait la connaissance d'Annette Savary qui deviendra son épouse et sera le second pilier - méconnu ! des futures éditions Elvifrance.

                                   

                        Georges Bielec

Ses expériences dans la presse se multiplient. En octobre 1965, il entre à l'Union des Éditions Modernes du groupe Filipacchi et participe aux lancements de Pariscope, Photo, Son magazine, etc. Il crée même les éphémères Éditions de la Maltorne qui publient un journal illustré pour enfant intitulé Bisou (9 numéros, dessinés par Philippe Oldfield, d'octobre 1969 à juin 1970). Mais ce qui l'amène à la bande dessinée, c'est sa collaboration, à partir de décembre 1964, aux diverses sociétés d'éditions de Max Canal (Edi-Europ, Idées Images, les Éditions de Poche). Tandis qu'Edi-Europ continue de principalement publier des récits de guerre en petit format destinés aux jeunes lecteurs (Tobrouk, Torpilles, Alerte, Rafales…), Georges Bielec devient officiellement, en 1968, le directeur des publications Idées Images dont les photoromans sexy et les magazines de pin-up (Help, Relax, Reflets, Candi…) sont entièrement rédigés par Annette. Mais l'événement majeur de l'époque, pour ce qui nous intéresse, est que les Éditions de Poche, parallèlement à la publication de toute une série de photoromans policiers (Hold-up, Trafics, Razzia, la Main Noire, la Mafia… ), s'orientent vers la BD pour adultes avec notamment leurs premiers pockets érotiques d'origine italienne (Teddy boy, Demoniak, Messaline, Goldrake, Kriminal… ). Détail d'importance : parmi ces titres, Messaline et Goldrake proviennent d'une toute jeune maison d'édition milanaise, Erregi ("R et G" prononcé à l'italienne, du nom des deux associés qui la dirigent, Giorgio Cavedon et Renzo Barbieri).

LA NAISSANCE D'ELVIFRANCE

Survient l'événement qui va tout déclencher. Canal n'a pas payé à Erregi certains droits de reproduction. Cavedon et Barbieri, en colère, décident de dorénavant publier eux-mêmes leur matériel en France. Pour ce faire, en 1969, ils contactent Georges Bielec et, le 28 avril 1970, font enregistrer au registre du commerce la création d'Elvifrance, S.A.R.L. au capital de 20.000 F dont le siège social et les bureaux sont au 7 villa Robert-Lindet à Paris . Financièrement, par le biais d'une autre société, Elvipress, Elvifrance appartient donc aux deux éditeurs italiens. Georges Bielec a cependant une totale liberté de manśuvre. Au fil des ans, il dirigera la production française comme il le souhaite, essayant d'autres créneaux que celui du pocket, créant ou achetant son matériel à qui bon lui semble, serait-ce aux principaux concurrents italiens de la maison mère .

Isabella (dessiné par Sandro Angiolini sur des scénarios de Cavedon lui-même) et Jungla (dessiné par Stelio Fenzo et Mario Cubbino sur des scénarios de Trivellato) sont les premiers titres à paraître en France, en juin 1970. Suivent, pêle-mêle, Lucifera, Goldboy, Jacula, Lucrèce, etc., et les Filles de papier, un livre de Jacques Sadoul qui fait suite à son Enfer des bulles paru chez Losfeld et avec lequel, en mai 1972, le nom d'Elvifrance fait son entrée au Journal officiel, à la rubrique des publications interdites par le ministre de l'Intérieur (loi du 16 juillet 1949 dite "sur les publications destinées à la jeunesse"). Une simple prohibition aux mineurs sans conséquences, mais qui inaugure une longue, très longue série - Elvifrance allant devenir l'éditeur quantitativement le plus interdit de toute l'histoire de la presse et du livre en France avec, en vingt-deux années d'existence, 532 titres interdits aux mineurs, 176 titres interdits d'exposition et 36 titres interdits, de plus, de toute publicité .

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Il arrive qu'à propos de la loi de 49, certains refusent de parler de "censure", arguant du fait que la censure, telle qu'elle est définie par les dictionnaires, est un contrôle exercé par les pouvoirs publics au préalable - alors que les interdictions pratiquées en France ont lieu après parution. Pourtant, le onzième alinéa de l'article 14, en obligeant les éditeurs ayant eu trois titres interdits d'exposition dans l'année à ne plus pouvoir mettre en vente de "publication analogue" sans l'avoir déposée à la Commission un trimestre avant sa sortie, répond bien à cette définition. Ces obligations draconiennes ont d'ailleurs fait que, dans la pratique, aucun éditeur n'a pu supporter de se soumettre longtemps au dépôt préalable. Certains, comme Régine Deforges et Éric Losfeld, s'y refusèrent en avançant qu'aucun livre n'est "analogue" à un autre - et ils furent traduits en justice pour cela. D'autres, très nombreux, préférèrent fermer boutique et fonder une nouvelle société d'édition (discrètement, car la loi prévoit que cela ne suffit pas pour échapper aux obligations du dépôt). Elvifrance fut l'unique éditeur à ne pas céder à la fuite et à tenir tête pendant des années, avec ténacité et quoiqu'il advienne, aux membres de la Commission.

L'ESSOR DES ANNÉES 70

En attendant, s'il y en a qui apprécient les pockets Elvifrance, ce sont les lecteurs. A la fin des années 70 et au début des années 80, la filiale française se retrouve même leader par rapport à sa maison mère italienne. Pour exemple, la production 1977 a représenté, au prix de vente public, 70.000.000 F de chiffre d'affaire pour les marchands de journaux, sur lequel Elvifrance s'est acquitté de 10.369.740 F de TVA . La société a alors dix-huit employés à temps complet et seize à temps partiel. Vingt à trente titres paraissent chaque mois. Ceux qui se vendent le mieux sont parfois réédités (la série les Grands classiques de l'épouvante est consacrée à ces rééditions) et ont alors l'avantage, étant déjà parus précédemment, de ne pas être soumis au dépôt préalable (la Commission accepte de ne recevoir qu'un courrier annonçant leur parution).

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Quelques publications à la présentation différente sont essayées : des pockets en couleurs (Mortimer, Terrificolor, les Mercenaires…), des séries d'albums couleurs (Cosmine, les Amazones, Nathanaël…), voire même des produits totalement atypiques de la maison (Seconde main, un hebdomadaire payant de petites annonces gratuites au tournant des années 70-80, ou encore l'Os à moelle hebdo, relançant avec Jacques Pessis le fameux journal de Pierre Dac en 1984.)

A la suite des premières interdictions d'exposition de 1973, les éditions Elvifrance ont commencé à diffuser elles-mêmes, par distributeurs commissionnaires, leurs titres exclus des N.M.P.P. C'est ainsi développé, ce qui est un fait exceptionnel dans la presse, un important réseau de diffusion directe . Mais, concurrencer les N.M.P.P. sur leur propre terrain nécessite des infrastructures nationales et énormément d'énergie (il faut traiter chaque kiosquier comme un client indépendant, lui établir des factures, lui faire parvenir ses exemplaires par transport S.N.C.F.…) Le réseau de diffusion direct cesse au début des années 80 .

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L'ESSOUFFLEMENT ET LA FIN

Les années 80, parallèlement au développement de la cassette vidéo, voient le marché du pocket chuter. Alors que les tirages de la fin des années 70 oscillaient entre 60 et 80.000 exemplaires, ils tombent à 30-40.000 . [...] Et il faut bien se faire une raison : hors du pocket à l'italienne, il n'est point de salut - même si celui-ci se vend de moins en moins. La dernière grosse série d'interdictions, celle de Pasqua, en décembre 1987, sonne le glas. Dans les années 90, Georges Bielec tente de trouver de nouveaux débouchés auprès des jeunes avec des pochettes d'auto-collants (les séries Monsters et Zombis) et un journal sur le skate-board (Sticker-skate), mais, dans le domaine de la BD, n'essaie plus d'innover. On remarque juste quelques tentatives de paginations différentes (des pockets très épais ou très minces) qui demeurent sans suite. Les invendus, qui jusqu'alors servaient à l'exportation et aux reliures, sont devenus si nombreux qu'il faut les pilonner (la solde risquant de casser davantage le marché du frais) puis, lorsqu'ils se multiplient encore, les recycler sous de nouvelles couvertures - une pratique honnie, auparavant, dans la maison . On est bien loin du temps où la mention "réédition" en couverture indiquait fièrement que, non seulement on avait épuisé le premier tirage, mais qu'on savait pouvoir en épuiser un second…

Le 15 avril 1992, Elvifrance et Novel Press, une filiale des dernières années, déposent leur bilan. En juillet 1993, Georges Bielec, qui souffrait de problèmes de circulation sanguine, décède à l'hôpital à la suite d'un pontage.

Bernard Joubert 

 

ELVIFRANCE... IDEOGRAM... NOVEL PRESS

( quelques infos... )

ELVIFRANCE : 1970

1970 - En France, apparaissent les éditions ELVIFRANCE qui lancent en petit format (13x18 cm environ) des bandes érotico-pornographiques venues d'Italie pour leur majorité. Le succès est énorme.

Elvifrance est sur rails pour 20 ans.

A la fin des années 70, E.F. (c'est le sigle de la maison) avait lancé sur l'Ile de France seulement "Seconde Main", journal de petites annonces gratuites, comme ceux que l'on trouve dans les boîtes aux lettres (mais selon le procédé inverse : les annonces étaient gratuites et le journal payant, reprenant la formule de "Seconda mano" ; mais le succès transalpin s'exporta mal).

En 1981 Elvifrance produisait 20 titres par mois, chacun tiré à 40.000 exemplaires.

En 1983 Elvifrance subit 25 interdictions de titres par la Censure ! Georges BIELEC (directeur d'Elvifrance) estima à 4 millions le nombre d'exemplaires de ses titres qu'il dut faire pilonner, et ce du fait des diverses Interdictions de la Censure... (ce sont surtout des numéros sortis en kiosque, interdits tardivement, rapatriés chez Elvifrance et dont il restait tellement d'exemplaires qu'il n'était pas possible de les écouler tous à l'étranger).

En 1984, la BD pour Adultes connut son apogée auprès des collectionneurs ;le "BDM" lui offrit même quelques pages dans son édition 1985-1986; mais ce fut un feu de paille.

En décembre 1987 furent interdits à la vente et à l'affichage les titres Elvifrance suivants : SATIRES, SERIE JAUNE, SERIE ROUGE.

Elvifrance cessa toute activité BD en 1992, brusquement (Cf. titre "Sexus").

Adresses : d'abord au 7,Villa Robert Lindet. PARIS 15

puis au 61,rue Henri Barbusse. 92 CLICHY

puis au 201,rue Lecourbe. 75015 PARIS

Rédacteur : Georges BIELEC puis Annette BIELEC

 

( SOURCES : L'ENCYCLO DES PFA - Pressibus- 1996 - )

 

IDEOGRAM : 1985

1985 - Les Editions IDEOGRAM, dirigées par A.S. SAVARY (Annette Savary, l'épouse de Georges Bielec, sous son nom de jeune fille) et Céline BIELEC (responsable maquettes), étaient sises 10, rue J. Liouville. 75015 Paris

( SOURCES : L'ENCYCLO DES PFA - Pressibus- 1996 - )

 

NOVEL PRESS : 1987

1987 - Les Editions NOVEL PRESS furent une filiale d'Elvifrance dirigée par Annette BIELEC puis Jean-René LEFEVRE (prête-nom), sises à Clichy, reconnaissable au sigle NP sur les couvertures des PF.

Fin d'activités en 1992.

( SOURCES : L'ENCYCLO DES PFA - Pressibus- 1996 - )

 

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